Chronique de la Roya

Je veux vous dire ma rage et ma colère. Quoique ces souvenirs sont trop aigres pour les lettres.  La violence de leurs mots, l’impunité des gestes. On ne sort pas indemne d’un pareil spectacle. Ici se joue la farce de l’indifférence d’Etat. L’hostilité violente déversée par nos gouvernants et leurs soldats consume les derniers feux de la justice. Accusez-nous d’outrage. De diffamation ou d’injure. La seule offense que je perçois est la vôtre – vous ne respectez ni la loi ni le cœur. Traquez les noirs, les basanés. Vous qui vivez en toute quiétude, bien au chaud dans vos maisons… vous bafouez nos droits d’un revers de la main, ignorant tout de la réalité funèbre. Nous, citoyens solidaires, sommes les témoins éplorés d’une institutionnalisation du désamour. Laissez-moi vous dire

A quel point ils sont jeunes et faibles, ces gamins que vous accablez. Abimés par la mer, la mort. Vendus, abusés. C’est le désespoir, qui les a balancés dans l’errance ou la fuite. Le désespoir c’est quand il n’y a plus rien. Le néant tragique de la fin qui guette. Ils ont le cœur broyé par la route croyez-moi, les yeux tristes, le visage enfant. La gueule balafrée, endeuillée, rongée par l’exil et le manque. Ils ont été bien amochés, les p’tits gars. Esseyas cache mal ce kyste  sous sa capuche. On aperçoit l’abcès provocant, des trous dans la gorge – souvenirs libyens. Son ami a un œil blanc. Lui n’a que 15 ans. Des cicatrices profondes sur le front, sur la joue, qu’il croit camoufler sous une casquette.

Ils arrivent la nuit, en général. Peu chaussés et malmenés par des gendarmes veilleurs dans les montagnes. Je voudrais vous parler d’eux, mais les mots manquent pour dire leur regard vide, après la course. Soufflez ; vous êtes en sécurité. Ceux-là saignent, leurs genoux cèdent. Ils n’ont pas faim. Le pire c’est l’attente. On apprend à se faire confiance, on tente de vivre ensemble. On goûte à la faveur d’instants de grâce et on espère. On se bat pour notre dignité, et pour la leur. On résiste aux intimidations d’hommes armés au ton acerbe, aux accusations et aux menaces. Mais parfois,

Parfois il y a cette colère qui me prend. Des tripes à la gorge puis tout le corps. J’ai le cœur qui s’emballe et du gris dans la tête. Faut savoir ravaler ses larmes. C’est quand l’impression d’impuissance prend le dessus. Ça dure pas trop longtemps mais ça fait mal dans la poitrine. On s’époumone dans cette bataille contre le vent ; derrière chaque porte un escalier. L’absurdité d’immeubles vides me rend malade. On laisse pourrir les gens sur les trottoirs, du pain  béni pour les voyous. De Calais à Vintimille, passeurs et proxénètes. Trafic d’organes, drogues, crime organisé. Nos institutions marchent sur la tête et il faudrait rester muet. L’Etat n’a pas abandonné, la France n’a pas échoué  dans  l’accueil des exilés. Elle a fait le choix délibéré de fermer nos portes. Décision consciente du non-accueil guidé par un racisme d’Etat servi à la sauce anti-terroriste. Et je frémis d’indignation –  parce que C. s’est fait gazer à terre par la PAF pour avoir fait valoir sa minorité. Parce que A., 16 ans, a vu couler son frère en mer et porte pour l’éternité les lésions de la calamité. Parce que Nurjan, 3 ans, a dormi sur les trottoirs niçois pendant des jours auprès de son père dont les yeux ne disent plus rien.

Nurjan. Elle m’appelle « Mama ». Elle appelle toutes les femmes « Mama » et de maman elle n’en a plus. Deux ans les séparent elle et son père de leur Syrie natale. La Turquie, d’abord. Puis la mer. Le bateau de fortune en route vers la Grèce les a presque tués. Deux jours entiers le corps noyé, chaviré. 2 jours entiers dans la flotte, navire crevé, avant que les secours ne les sauvent du sel. Donnez-leur un visage.

Des secours aujourd’hui, il n’y en a plus. L’Europe a coulé ses derniers semblants d’humanité en asphyxiant l’Aquarius. Ont suivi pour eux 8 mois en Grèce – l’insalubrité, la misère, la drogue les ont poussé à ficher le camp.

Lui, Simo a 25 ans c’est-à-dire, quelques mois de plus que moi. Il a le visage vieilli, creusé par la guerre, l’errance, la quête trop longue d’un avenir meilleur. Quand il ne sourit pas son regard plonge, se ferme, s’abandonne à l’accablement d’espoirs déçus. La rumeur court toujours ; celle d’une France accueillante. Il aurait un toit pour sa fille, des papiers. Il pourrait travailler bientôt. Alors ils ont traversé l’Europe et ses montagnes. Peu de trains ou de bus, à cause de la police. « I love Bosnia », c’est le tee-shirt de la petite lorsque je les rencontre devant la gare. J’aperçois sa petite tête crasseuse, ébouriffée sur un trottoir.  Une fillette de 3 ans dort à la rue, et personne ne s’en émeut. L’indifférence est victorieuse, dans ces vies bouffées par la dictature du moi.

Devenus incapables de penser l’action d’un je sujet dans le collectif, quand le moi étouffe le nous dans l’illusion numérique. Nourjou, c’est comme ça qu’il l’appelle. Il la bouffe de baisers, la rassure, l’a portée jusqu’ici. La voix du 115 est désolée. Je veux dire, sincèrement désolée. Des nourrissons sont à la rue alors une enfant de trois ans n’est pas prioritaire.

Le plus dur c’est de dire au revoir. Françoise pleure sur le quai. Il faut que cela cesse. Ils nous quittent comme ils sont arrivés. Ils rêvent de Paris ou d’Angleterre, pourriront sur les pavés de La Chapelle ou de Calais. « Tu vis, tu voyages, tu vois le monde. C’est la vie ». Je n’ai pas de nouvelle d’Omar. Esprit doux aux traits trop jeunes, il a quitté le Soudan il y a deux ans. Sami, Dawit, Filmon. Je veux me souvenir de leurs visages et de leurs rires. Angossum, Teame, Abraham. Où seront-ils demain ? Ce matin-là j’accompagnais 30 gars à la gare. Escortés par des hommes en uniformes. Les passants baissent la tête ou détournent les yeux. Des noirs. Trois bidasses un jour s’approchent de moi. Ils disent nous soutenir en silence sous leur uniforme. Ils n’auraient pas signé pour ça.

Amadou lui rêve de littérature. Il brille d’intelligence et adore les dictionnaires. N’avons-nous honte de rien ? 16 ans. Déjà ils n’attendent plus rien du monde qui les saigne. Tour à tour trainés dans la boue et accusés par une politique migratoire cynique et chiffrée. Il faut rationaliser, disent-ils. Trier, compter. Que reste-t-il de la justice ? Il est bien éprouvant de brasser du vent face aux carences de l’Etat.

Nos dirigeants sont criminels. Sans scrupule ils pillent et ravagent. Mais demain, que ferons-nous de leurs enfants ? Il reste bien des barres où entasser ceux que nous avons volés. Ghettoïsons pour ne plus voir. Humilions pour exister.

De quoi êtes-vous encore capables ?

En vrac quelques voix de la vallée de la Roya, recueillies au cours de mon séjour chez Cédric Herrou, agriculteur et militant solidaire. Depuis plusieurs années, les habitants de la vallée se sont organisés pour l’accueil d’urgence et l’accompagnement des demandeurs d’asile arrivant d’Italie, en dépit des pressions politiques, juridiques et policières déployées contre les solidaires.

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